Un discours très intéressant et qui va dans le bon sens...
Aurélie Filippetti : "La culture est le disque dur de la politique"
LE MONDE |
A plusieurs reprises, la pendule du salon ministériel a
rythmé les minutieuses explications de la ministre de la culture et de
la communication. Il lui faut du temps pour exposer des choix
difficiles. Confrontée à la crise économique "inouïe", selon ses mots, et à la perspective d'un budget en baisse, Aurélie Filippetti a reçu Le Monde, Rue de Valois, à Paris. Vous êtes ministre de la culture et de la communication depuis trois mois. Déjà des surprises ?
Ce qui m'a surprise, c'est l'ampleur du désarroi. Des artistes, des
professionnels de la culture, des gens passionnés, excellents, se
trouvaient confrontés à une crise d'identité. Les attaques répétées
contre un ministère jugé dispendieux par nature, "strass et paillettes",
ou inutile, et que l'on peut sacrifier en période de crise, ont fini
par pénétrer les esprits. Un sentiment d'inquiétude générale ou
d'insécurité s'est développé. L'enjeu essentiel, pour moi, c'est de
montrer que la culture est le "disque dur" de la politique, du point de
vue de la citoyenneté et de l'économie. Il n'y aura pas de redressement
productif sans redressement créatif ! La culture fait l'attractivité de
la France. L'art, c'est du travail ; la culture, c'est de l'emploi.
Pourtant, le budget de la culture est annoncé en baisse de 3 %... Une première depuis dix ans. Vous avez été maltraitée ?
Qui parle de 3 % ? Toute annonce avant la fin des arbitrages est
prématurée. Mais je n'ai pas l'impression d'être maltraitée. On traverse
une crise économique d'une gravité inouïe. Tout le monde doit être mis à
contribution.
Et l'exception culturelle ?
L'exception culturelle, cela ne veut pas dire que la culture est
exempte d'efforts. En revanche, j'ai réussi à préserver la spécificité
des mécanismes de l'exception culturelle, comme le Fonds de soutien pour
le cinéma français. De même, nous avons ramené le taux de la TVA sur le
livre à 5,5 %. Nous avons évité des coupes budgétaires dans la
formation et l'enseignement ; il y a aura même des créations de postes
dans les écoles qui dépendent du ministère de la culture. Si on donne la
priorité à la jeunesse, comme l'a promis François Hollande, il faut
permettre à une nouvelle génération de créateurs de se former. Enfin, on
a préservé l'enveloppe du spectacle vivant et des arts plastiques pour
2012, et ce sera aussi le cas pour 2013. Ce n'est pas une fleur : les
compagnies de danse, les théâtres, les festivals créent de l'activité
partout en France.
Pour réduire ce budget, où faites-vous porter l'effort ?
D'abord sur certains projets, annoncés avec légèreté et, pour
l'essentiel, non budgétés par l'équipe Sarkozy. Le total de ces projets
dépasse le milliard d'euros. Nous en arrêtons certains, nous en
suspendons ou en reportons d'autres. La Maison de l'histoire de France,
dont le principe était contestable, la localisation problématique et le
coût excessif, est arrêtée... (Le Monde du 26 août). De même,
la création d'un musée de la photo à l'hôtel de Nevers, à Paris,
annoncée sans préparation, est interrompue... Lascaux 4, autrement dit
le Centre d'art pariétal, 50 millions d'euros pour un projet non
prioritaire, nous l'arrêtons... Idem pour la salle supplémentaire de la
Comédie-Française, à la Bastille : j'entends le besoin d'un lieu pour
représenter des pièces plus contemporaines, mais d'autres questions se
posent, comme la circulation de cette troupe, qui est celle de tous les
Français... La tour Utrillo, à Clichy-Montfermeil : il faut retravailler
ce projet de "Villa Médicis" en banlieue, le redimensionner avec les
élus. La politique culturelle dans les quartiers doit se développer par
un travail en profondeur. Les archives photographiques d'Arles : la
priorité, c'est le déménagement de l'Ecole de photographie. Il sera
fait, mais la seconde phase du projet doit être réexaminée... Le centre
des réserves de Cergy : il répondait au souci de protéger les réserves
du Louvre, objectif auquel s'était greffé un projet beaucoup plus
coûteux et plus long à mettre en place, porté par les élus, de centre de
recherche et d'exposition ouvert au public. Nous allons répondre à
l'urgence patrimoniale, mais l'idée d'un grand centre n'était pas
financée et ne pourra pas l'être aujourd'hui... L'hôtel de la Marine :
tout est suspendu au calendrier du ministère de la défense, qui doit
d'abord quitter les lieux... Les schémas directeurs de grands
établissements comme le Grand Palais ou Versailles : nous n'en
abandonnons pas le principe, mais nous envisagerons des
rééchelonnements...
En revanche, les grands chantiers véritablement lancés ou qui
arrivent à maturation, comme la Philharmonie, le Mucem (Musée des
civilisations d'Europe et de Méditerranée de Marseille), les Archives
nationales à Pierrefitte ou le Musée Picasso, seront achevés dans le
rythme prévu.
Autre source de dépenses, pour l'Unedic cette fois, les
intermittents. Le déficit des annexes 8 et 10 dépasse 1 milliard
d'euros. Comme en son temps avec la sidérurgie, les socialistes vont-ils
devoir faire le sale boulot ?
Les deux dossiers ne sont pas comparables ! On reprochait beaucoup à
la minette lorraine de ne pas être assez chargée en fer, de ne pas être
compétitive par rapport au minerai brésilien. Or, les artistes, et tout
le secteur de la création, excellent et incarnent la compétitivité de
notre territoire. Il est normal, pour un grand pays dont l'économie
repose largement sur la culture, qu'il y ait un mécanisme
d'indemnisation du chômage spécifique. Il ne faut pas, non plus, agiter
des chiffons rouges comme le déficit des annexes 8 et 10.
L'assurance-chômage pour les artistes et les techniciens du spectacle,
ce n'est pas un système pour les privilégiés, mais pour des gens
précaires. Il faudra cependant renforcer les contrôles et sanctionner
les abus.
Il y a un projet de "taxe Google" en Allemagne ; qu'en pensez-vous ?
Il existe un groupe de travail sur la fiscalité numérique, dans le
cadre de la mission de concertation de Pierre Lescure. De toute façon,
il va falloir développer une fiscalité équitable entre les acteurs du
numérique et les acteurs traditionnels de la culture. Ceux qui diffusent
les œuvres de création ont intérêt à financer la création qu'ils
diffusent. Je suis allée à Bruxelles pour défendre cette idée.
L'exception culturelle, ce n'est pas défendre les intérêts français : ce
sont des mécanismes économiques de régulation, fins et adaptés à
l'évolution des technologies et des pratiques. Google et les
plates-formes en général jouent un rôle décisif dans la préservation, ou
pas, de la diversité culturelle. Il ne faut pas que l'on aille vers une
homogénéisation encore plus grande des goûts et des pratiques.
Quand on n'a pas de moyens, il faut des idées...
Encore une fois, je défends l'idée que le patrimoine et la création
sont le disque dur d'une politique générale. Quand on numérise les
archives départementales du Tarn, c'est 65 millions de pages vues dans
l'année. La culture est le ciment du pays. Et les nouvelles technologies
peuvent nous lier à notre propre histoire. Dans une période de crise
morale comme la nôtre, l'art peut donner du sens à nos vies. Chaque
enfant doit pouvoir disposer d'une formation en histoire des arts mais
aussi d'un éveil de la sensibilité et de la pratique artistique, sans
oublier les rencontres avec les artistes. C'est une idée essentielle.
Les enfants qui pratiquent la musique, le théâtre ou la danse ont un
rapport à eux-mêmes et une appréhension du monde bien meilleurs. Par les
activités artistiques, on rattrape même certains gamins en échec
scolaire. Et ce qui est valable pour les enfants l'est pour les adultes.
Mais on ne va pas réinventer la poudre. Beaucoup de choses existent,
soutenues par les collectivités locales. Il faut les généraliser... Nous
allons dégager 10 millions d'euros supplémentaires sur notre petit
budget. Et ce sont les professionnels, les établissements publics, les
Monuments historiques, qui vont être les chevilles ouvrières de ces
mécanismes.
Ce dossier de l'éducation artistique était intégré dans la
grande concertation sur l'école. Vous annoncez votre propre
concertation. A-t-on besoin de deux processus concurrents ?
L'éducation artistique et culturelle dépasse la seule question des
rythmes scolaires, ou même de l'école. Pour une des priorités de
François Hollande, il me semble normal qu'il y ait un travail spécifique
du ministère de la culture, en relation avec Vincent Peillon.
La mission Lescure sur les enjeux du numérique rendra ses
conclusions au printemps prochain. Mais Hadopi est toujours en vigueur.
Doit-elle continuer à envoyer des courriels de menaces, à transmettre
les dossiers de récidivistes au parquet ?
La nouvelle loi sera votée au premier semestre 2013. D'ici là, le
temps sera à l'apaisement. C'est déjà le cas. Les pratiques ont évolué,
et pas seulement en France, aux Etats-Unis également. Cela pour dire que
ce n'est pas la loi Hadopi qui a fait changer les internautes. Partout,
l'offre légale s'est développée. Il faut continuer. Concernant le volet
répressif, quatorze dossiers ont été transmis au total à la justice,
aucune poursuite n'a été engagée. Nous n'avons pas d'instruction à
donner au parquet. De même, la Hadopi est une autorité indépendante.
Mais je constate un climat de modération généralisé dont je me félicite.
Le patrimoine a été ballotté ces dernières années par des règlements successifs. Entendez-vous reprendre ce dossier ?
Cinquante ans après la loi Malraux, il faut revoir certaines choses.
Je prépare une loi qui aura trois volets. Le premier concerne les zones
d'aménagement urbain : le texte en vigueur fait qu'en 2015 certaines
zones protégées risquent de perdre leur statut. Il faut y remédier. Il
faut aussi revoir les règles sur l'archéologie préventive, ouverte à la
concurrence depuis dix ans. Des entreprises privées se sont mises sur le
marché avec des stratégies particulièrement agressives. Nous allons
donc rédiger un livre blanc et défendre l'Institut national de
recherches archéologiques préventives (Inrap). Enfin, le dernier volet
devrait concerner les archives. Le précédent gouvernement avait créé une
catégorie d'archives incommunicables, concernant notamment les armes
nucléaires, bactériologiques... C'est contraire à la notion même
d'archives. Certains délais nécessaires avant consultation avaient été
étendus. Il faudra revoir ça. Nicolas Sarkozy voulait instrumentaliser
l'histoire. François Hollande veut rendre aux historiens les outils de
leur indépendance.
Vous avez aussi manifesté votre intention de modifier la loi Guigou sur le droit à l'image ?
Il y a eu une confusion. La loi Guigou protège l'image des personnes
mises en cause par la justice, c'est très bien. En revanche, il faut
permettre aux photographes d'informer ou d'exprimer un point de vue
esthétique sans être constamment menacés de poursuites au nom du droit à
l'image. Il y a eu une inflation excessive de procédures, il faut y
remédier.
Le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) va se
voir retirer une partie de son fonds de roulement. On parle de 120 à
150 millions d'euros. Ne risquez-vous pas de déstabiliser le système ?
Face à la crise, le CNC va effectivement être mis à contribution de
façon importante, et c'est normal. Les professionnels du cinéma ont fait
preuve de beaucoup de responsabilité. Mais en échange, la taxe sur les
services distributeurs (TSTD), qui auparavant était écrêtée, ne le sera
plus. Ce qui évitera une sorte de double peine...
Les surplus du CNC devaient également financer le nouveau Centre national de la musique (CNM). Est-ce toujours d'actualité ?
Nous n'avons pas réellement besoin d'un nouvel établissement public,
qui nécessiterait, en plus des ressources existantes, 50 millions
d'euros. Ce n'est pas possible actuellement. Mais nous soutiendrons les
producteurs indépendants. J'ai dégagé des crédits et sauvé le crédit
d'impôt dont ils bénéficient. Et le travail de réflexion se poursuit
avec les professionnels.
Dans l'opposition, vous avez beaucoup dénoncé le fait du
prince en matière de nominations. Vous êtes maintenant "princesse",
allez-vous changer le système ?
Je suis pour des processus transparents, avec des projets, pas des
décisions prises à l'Elysée que le ministre de la culture découvre dans
le journal. La culture a toujours relevé en partie du domaine régalien,
et en partie de ce qui permet à un homme politique de laisser une trace :
il importe de montrer au secteur qu'il est là parce qu'il a une
importance pour le pays.
Et vous, quelle trace espérez-vous laisser ?
Je suis là depuis trois mois, patience... Une trace numérique,
peut-être. C'est fragile, je sais. Mais c'est beau la fragilité, non ?
Clarisse Fabre, Nathaniel Herzberg et Xavier Ternisien (propos recueillis par)
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